Kristale bascule en arrière, se couchant confortablement au fond du sofa tout en m’attirant à elle par les épaules. Elle me cale la tête contre sa poitrine et me caresse doucement le haut du front cherchant à enrouler mes mèches rebelles autour de son majeur.
Je suis bien.
Ses doigts ont abandonné mon entrejambe irradié de spasmes brulants et reposent poisseux de liqueur de cyprine sur ma cuisse qui barre paresseusement son bassin. Je retrouve mon calme et mon souffle. Sa respiration balaye mon front où elle dépose de temps à autre de petits baisers comme on le ferait sur le front d’une enfant chérie.
Elle rompt le silence à voix basse.
—  Il n’est peut-être pas nécessaire de se faire du mal pendant ces prochaines journées !
Je ne réponds pas.
Je sorts doucement de la langueur d’après l’amour et entends sa voix très loin comme dans un rêve.
Elle continue
— Cela pourraient être quatre jours… trois nuits… Paradisiaques … Non ?
Je comprends où elle veut en venir. Je resserre l’étreinte de ma cuisse contre ses jambes et lance un humm, étouffé,  incertain.
— Tu n’as qu’à prononcer un mot… ou plusieurs !
Elle dépose de nouveau un baiser plus appuyé sur mon front, guettant le moindre de mes mouvements qui pourrait passer pour un assentiment.
Mes pensées tournent dans ma tête comme un rat en cage. A toute vitesse.
Oui, cela serait tellement plus simple ! Pourtant une petite sonnette d’alarme résonne très loin en moi. Cela serait la fin d’une  aventure que j’ai choisi, et le début d’une autre, que là, je n’aurais pas choisie.
Comme si Kristale avait lu dans mes pensées, elle murmure.
— Tu pourras continuer à voir Marc ! Tu sais comme nous sommes proches et que nous partageons tout. Tu feras partie de ce partage.
Pourquoi est-ce que cela ne me satisfait pas ?
Je murmure sur un ton dépité.
— Oui, Madame. Je sais !
Elle a perçu ma réticence, mon indécision  et attaque sur un autre angle.
— Marc va vite se détourner de toi. Loreleï va s’en charger. Sous ses airs mièvres elle cache bien des talents auxquels aucun maître ne pourrait résister.
Braquée, je demande par défi.
— Lesquels ?
Sans hésiter Kristale lance
— Elle n’a aucune expérience ! C’est une feuille vierge qui s’offre et sur laquelle on peut écrire tout ce qui passe par la tête d’un dominant. Et elle le sait, elle l’espère de tout son être.  Tu as senti comme elle trépignait d’impatience. Marc va en faire la parfaite soumise qu’elle aspire à être. Il va la façonner comme jamais il ne l’a fait, même avec toi.
Une rage sourde me prend. Je sais qu’elle a raison.
— Mais moi aussi, il m’a eu sans expérience et…
Kristale me coupe péremptoire, sa voix laisse poindre l’exaspération et monte d’un ton.
— Elle est vierge, et n’a aucune retenue sexuelle… J’y ai veillé… Si cela ne te suffit pas ! Même un ascète n’y résisterait pas !
Déboussolée et a court d’argument, je murmure.
— … Il n’y a pas que le sexe !
En me rendant compte immédiatement de la faiblesse de mon argumentation. Cela fait bondir Kristale.
Sans ménagement, elle me repousse sur le coté du sofa
et se lève d’un bond. D’un mouvement vif, elle remet de l’ordre dans son chemisier de tulle blanc. Je remarque amusée une tache d’humidité sombre sur son pantalon de lin froissé au niveau de sa cuisse là où ma fleur, épuisée de caresses, a rendu de son nectar sous ses doigts.
— Vraiment petite gourde ? Tu crois cela ? Puisque la douceur n’est pas suffisante,  c’est par la violence et le sexe que je vais te faire cracher ton safeword !
Je la regarde, éberluée par le brusque revirement de ton. Au comble de l’énervement elle aboie presque.
— Et c’est quoi cette attitude ? Qu’est ce que tu attends pour prendre la pose ?
Je vais pour m’agenouiller sur le sol. Mais elle repousse l’album photo contre les verres et la bouteille qui se heurtent durement et tintent bruyamment.
— Non ! Sur la table ! Face à moi !
Je m’installe comme elle me l’a demandé. La table est assez grande pour que je puisse écarter les jambes largement, je me cambre et passe mes deux mains au creux des reins. Je baisse la tête en un signe de parfaite soumission, mais continue à l’observer à la dérobé, par en dessous.
Kristale se rassoie sur l’autre aile du divan en se massant les mains comme une pianiste avant d’entamer un morceau particulièrement difficile sur son clavier. Elle m’inspecte pendant un long moment. Se penche sur la table et se sert un verre de liqueur ambrée. Elle porte le verre à ses lèvres sans me quitter du regard et semble retrouver son calme.
— Bien ma belle ! Nous avons donc quatre jours pour te faire parler. Il est encore temps de me donner le mot de passe ! Non ?
Je me fais l’impression d’être au bord d’un gouffre noir dans lequel je dois sauter en faisant confiance à la corde qui me lie les chevilles et aux voix qui, au fond du gouffre, m’encouragent. Dans l’incapacité de sauter le pas, je reste muette.
— Bien… Alors je vais t’exposer mon programme !
Kristale repose son verre juste entre mes jambes.
— Pour commencer tu seras fouettée deux fois par jour. A ton coucher et à ton lever. Ce sera Laure qui se chargera de çà… Ou bien une autre personne de mon choix.
Kristale s’enfonce un peu plus dans le coussin du sofa.
— Je vais également te livrer aux maraudeurs une ou plusieurs fois peut être si tu t’entête. Tu connais les maraudeurs ? Marc m’a dit que oui… Ce ne sont pas des tendres, hein ?
Elle sourit aux anges se perdant un instant dans ses pensées lubriques.
— En plus, quand je vais leur dire ce qu’ils ont à faire, crois moi que tu vas passer les heures les plus…
Elle s’interrompt brutalement et ses yeux s’allument de malice
— Attends !
Kristale se lève d’un bond et se saisit de son téléphone resté sur une sellette non loin du divan. Elle revient y prendre place tout en composant un numéro. L’écran s’illumine et elle le porte à son oreille tout en m’adressant un clin d’œil.
— Jacques ?
Je frissonne à l’énoncé du prénom.
Je perçois un bredouillement presque inaudible qui vient du portable.
Elle continue.
— Devine qui j’ai devant moi ?
— …
— Bon alors, je ta la décris…
Kristale penche la tête sur le côté en me détaillant intensément.
— … Elle est plutôt jolie, je dirais même, très jolie, elle est nue, à genoux sur la table basse du salon, les jambes écartée, les mains dans le dos, à ta disposition. D’ailleurs la pointe de ses seins est bien tendue…et il y a de quoi contenter les mains d’un honnête homme.
— …
Kristale s’esclaffe.
— Oui je me doute !... Oui tu la connais !
— …
— Bon un peu plus alors !  Elle a les yeux noisette, une peau très blanche, et de longs cheveux roux…
De nouveau elle éclate de rire
— Ouiii ! C’est çà !... Elle est là !
Elle retrouve son sérieux et continue, cette fois sans plus me prêter attention.
— J’ai besoin que tu réunisses les gaillards du Cap pour quelques soirées en compagnie avec elle… Demain soir, c’est possible ?
— …
— Non juste elle, elle sera seule… Il ne sera pas là !
— …
— Oui entièrement… En fait le but du jeu est de lui faire prononcer son safeword.
 Elle ricane grassement.
— Vous aurez toute latitude pour cela ! … Non, Non ! Pas de restriction.
Mes épaules se tassent au fur et mesure que se poursuit l’étrange discussion. J’ai bien compris ce que prépare Kristale et je sais à qui elle demande cela. Jacques !
Jacques, que Marc a humilié en me refusant à lui alors que son empressement à me posséder était devenu une obsession.*  Kristale allait, sans sourciller, libérer toutes les pulsions les plus sordides de mon  tourmenteur sur ma pauvre personne.
Un froid glacial me parcourt les reins et un frisson me hérisse les cheveux de la nuque. Devant la menace, comme à mon habitude, je me réfugie dans une sorte de vacuité cotonneuse, mon esprit tente de s’échapper, mais c’est sans compter la malveillance de Kristale qui tient à mener son ignominie jusqu’au bout.
— Attends, le mieux est que je te la passe !
Et, elle me tend son téléphone.

* Une Saison d'Airain. > Chap. 39. Sombres étreintes.

 A suivre : Chap. 50. Jacquerie.