Une lumière intense vient me frapper le visage, un courant d’air frais monte le long de mes jambes me frôle le ventre et s’évente sur ma poitrine, la pointe de mes seins se dressent sous la caresse. Je cligne des yeux et me tourne sur le coté lançant un bras à la recherche de la belle odalisque qui a partagé ma nuit.
Le lit est vide.
Péniblement,  je me redresse sur la couche de nos ébats et je souris, le gros édredon gît sur le côté du lit, replié sur lui-même comme un bibendum dégonflé. Le drap est chiffonné au pied du lit, le traversin replié et tassé sur lui-même et il manque un oreiller. Je me tourne. Il est au sol à l’autre bout de la chambre. Je remets de l’ordre dans mes cheveux ébouriffés et fronce les sourcils. Comment a-t-il pu arriver là ?
Une des fenêtres est grande ouverte. Il est tôt. Le soleil pénètre à flot dans la chambre et inonde le lit, mais il n’a pas encore la chaleur promise de la journée.
Je me déplie et me lève gagnant la fenêtre. En contrebas Laure, en peignoir, est installée sur la terrasse de la piscine, attablée devant un copieux plateau de viennoiserie. Mon ventre lance une plainte de rappel. Je retiens une grimace de dépit. Elle a perçu ma présence et lève la tête vers moi. Un large sourire et un geste en ma direction —Viens !—

Je cherche un instant dans la chambre de quoi me vêtir, lorsque je réalise que cela ne fais certainement pas partie de mes prérogatives d’être habillée, aussi peu que cela soit. Je renonce donc et m’aventure nue hors de la chambre. Je descends à pas comptés le large escalier de chêne qui mène au séjour et de là gagne la terrasse.
Sans un mot je prends place en face de Laure pendant qu’elle pousse vers moi un mazagran.
— Thé ou café ?
Je lorgne vers la panière de viennoiseries
— Je peux avoir du chocolat et un croiss… ?
La réponse fuse.
— Non.

— Tu sais bien que non… N’essaye pas s’il te plait !
Je me résigne.
— Thé …avec du sucre ?
D’un geste las et en soufflant du nez, elle pousse vers moi la sucrière.
Tout en portant la tasse à mes lèvres je lance innocemment.
— Tu ne devais pas me fouetter ce matin ?
Laure croque à pleines dents dans un croissant.
— Humm, Non… C’est Kristale qui devait le faire… Mais elle n’est pas encore arrivée.
Elle a un geste évasif.
Ce n’est pas son problème et n’a pas à anticiper les désirs de sa maitresse du moment. Surtout si çà ne l’enchante pas. En çà elle agit en parfaite Kajira, libre dans les limites de sa soumission choisie. Mon ventre gargouille  et le fumet des viennoiseries encore chaudes n’arrange  rien à l’affaire. Je repousse la chaise et me lève. Je contemple les alentours et décide que quelque pas me feraient du bien et surtout m’éloigneraient des tourments du buffet.

Nonchalamment, sans but précis, je longe la piscine et gagne le fond du terrain. Le jardin est méticuleusement entretenu. C’est une garrigue policée aux buissons taillés en nuages comme dans un jardin japonais mais d’une facture toute méditerranéenne. De grands pins parasols en forment la voûte et au sol un petit chemin de dalle d’ardoise invite à s’y promener. Curieuse, je m’y engage. Les ardoises sont tièdes sous mes pieds nus je frôle des mains les buissons de sauge et d’estragon libérant des parfums épicés. Je m’enfonce dans le sous bois en goutant le plaisir ouaté d’être entièrement nue au milieu de la végétation qui s’éveille sous le soleil. Enjouée, j’esquisse un pas de danse et tournoie sur moi-même les bras écartés, les yeux mi-clos et au détour de l’allée bute sur une forme courbée sur un buisson qui se redresse lentement.
Je fais un pas en arrière en lâchant un petit cri de surprise.
— Ho… Excusez… moi ! Je...
l’homme se redresse mais reste à genou face au buisson.
Un vieil homme au visage buriné mais avenant,  à la barbe poivre et sel, aux cheveux blanc qui s’échappent d’un chapeau de paille élimé. Il porte un pantalon  de velours côtelé noir tenu par une large ceinture de cuir et une chemise de bucheron canadien à gros carreau rouge. Un tablier de serge bleu le protège  et un sécateur pend dans sa main droite ganté de cuir épais. Un personnage tout droit sorti d’un roman de la comtesse de Ségur.
 Je fais un nouveau pas en arrière et instinctivement cache mes seins de mon bras gauche  et mon ventre de ma main droite.
Je balbutie, consciente de l’incongruité de ma tenue.
— Je… Désolé je ne vous avais pas vue !
Les yeux bleus profonds de l’homme pétillent de malice en me détaillant de la tête aux pieds.
— Vous êtes bien jolie, mademoiselle !
Le compliment fait avec un accent du sud charpenté accroît encore mon trouble et une chaleur intense enflamme mes joues.
Je fais encore un pas en arrière.
— Je… Merci.
Je suis sur le point de me retourner et prendre mes jambes à mon cou lorsque je me rends compte qu’ainsi j’offrirais à sa vue mon dos et mes fesses striées du rose des coups de fouet. Je me refrène et lentement, à reculons, m’éloigne de l’homme qui reste, immobile,  à me dévorer des yeux.  Pas à pas je finis par prendre suffisamment de distance et au contournement d’un arbuste touffu me retourne et cours vers la piscine avec le sentiment d’un regard pesant sur ma croupe marquée.

Je surgis en trottinant prés de  Laure qui a pris place sur un des transats, elle lève les yeux de la revue qu’elle est en train de parcourir, interloquée par mon attitude de biche aux abois qui vient se réfugier près d’elle.
— Il y a un homme là bas… Dans le jardin !
Je garde un bras sur ma poitrine et une main sur mon sexe nu, tournant instinctivement le dos à la direction que j’indique du menton.
— Ha oui !... C’est Hector… Le jardinier !
Et elle se replonge dans sa lecture.
— Mais heu !... Je vais restée comme çà !
Je fais allusion à ma nudité.
Cette fois elle repose son magazine et prend un ton exaspéré.
—  T’inquiète pas ! C’est le jardinier de la maison… Il en a vu d’autres. Et puis tu ne risques pas grand-chose avec lui… A moins que tu y mettes vraiment du tiens… Si tu vois ce que je veux dire !
Elle a un clignement d’œil appuyé à mon attention.
Interloquée je m’assois sur le transat le plus proche.
— Mais, il fait partie de… du…
Laure sourit.
— Non, pas réellement. Mais on peut compter sur sa discrétion.
Intriguée par le « pas réellement » Je continue.
— Mais… s’il voulait… Il pourrait… Enfin tu vois ! Toi… Moi !
— Si il lui en venait l’envie, oui ! Et tu ne pourrais pas t’y soustraire.
Je frissonne
— Ha ? Et toi tu a déjà ! … Avec l…
Je ne termine pas ma phrase. Une exclamation vigoureuse aux intonations germaniques m’interrompt net.
— Ha ! Enfin mes chéries, vous voilà !

A suivre : Chap. 55. Crescendo.