Un bruissement de feuilles me tire ma torpeur. Un parfum de tabac blond mentholé me chatouille les narines. Une chaleur douce vibre sur mon épaule et mon visage à demi enfoui sur l’oreiller. Je tente me relever mais un poids immense me maintient plaquée sur le lit où je suis allongée de tout mon long à plat ventre, nue. J’ai l’impression de peser des tonnes. Une lumière intense danse entre mes paupières mais je n’ai pas envie de les lever bien plus.
Quelle heure peut-il être ?
Il faut que je bouge !
Réunissant mes forces je roule sur le côté pour me mettre sur le dos. Indolents, mes bras me suivent dans mon mouvement et le droit barre mon visage comme pour me protéger de la lumière et m’enjoindre de prolonger la nuit.
Je grimace et un râle pathétique accompagne ma torsion. Je suis fourbue de courbatures et chaque mouvements provoque un crépitement électrique qui vrille jusqu’au moindre de mes muscles.
— Tu as bien joui, petite salope ?
Je n’ai pas la force de sursauter. Juste celle de sourire aux anges.
Jouir ?
Oh mon dieu ! Oui j’ai joui ! Et au-delà de toute mesure !
 Kristale devrait le savoir, quand les bornes sont dépassées il n’y a plus de limite ! Et elle a m’a fait franchir une borne avec allant!
La chevauchée entreprise avec le plus jeune de la troupe a réveillé les ardeurs de quelques uns, tout d’abord. Et je les ai contenté, parce que je le voulais et parce qu’en retour je me suis laissée submerger par le désir. A leur tour ils n’ont plus été que les jouets et les instruments de ma jouissance. Je frappais en toute insouciance à la porte de la folie. Cette folie qui fait que vous ne vous appartenez plus,  que toutes les barrières de la bienséance vous semblent futiles, obsolètes. J’ai réclamé qu’ils viennent en moi. Un, puis deux, puis trois… Ensemble ? Qu’importe !  Une urgence à renouveler l’expérience, mais cette fois sous mon contrôle. De tous mes orifices je me suis offerte au dieu de la jouissance sur son autel. Alors j’ai été reine ! Reine et esclave à la fois.
Je souris.
— Combien de fois ?
La voix de Kristale est plus nette, adoucie par un accent de curiosité.
Faut-il que je réponde ?
Je serais bien en peine ! J’ai l’impression d’une extase en continue une cascade ininterrompue de spasmes orgasmiques.
Je tente de me relever mais retombe lourdement dans un gémissement de douleur.
De cette douleur que ressentent les sportifs qui ont été au delà de leurs limites au lendemain de l’effort, une douleur qui met en joie plutôt qu’en peine, la douleur du surpassement corporelle accompagné du goût de l’adrénaline.
Je retiens un rire nerveux devant mon impuissance à me mouvoir. Si elle savait !  La jouissance la plus forte n’a pas été celle de se sentir adulée, désirée, comblée et portée à l’extase !
Non !
La jouissance la plus forte  a été de repousser Jacques, dédaigneusement, lui faisant comprendre d’un geste qu’il n’était pas de ceux qui pourrait convoquer mon désir tandis que sous ses yeux ses sbires en faisaient la galante démonstration.
— Quand Marc va apprendre çà !
Je retiens un hoquet dédaigneux.
Décidément Kristale ne sait rien de moi ! Marc, je lui ai offert bien plus que cela et au-delà des turpitudes de ce groupe de pantins du plaisir. Et il m’a donné au centuple de sensations en retour. Je sais qu’il serait heureux de me savoir heureuse. Même si il ne m’en laissera rien paraître. Oh oui ! Il va bien rire de la pathétique tentative de Kristale de m’humilier définitivement.
Je lève mon bras de devant mes yeux et papillonne des paupières pour atténuer et m’accoutumer à la violence de la lumière qui me transperce le crâne.
Kristale est assise sur le bord du lit. Sa tenue ne me donne pas d’indication sur le temps passé. Je m’aperçois juste qu’elle en a changée. Elle porte un simple jean parfaitement ajusté à sa taille et un chemisier de lin blanc. Son visage impassible se dissimule dans l’ombre du contre-jour de la fenêtre cerné d’une auréole de feu aveuglant. Derrière elle, la fenêtre par où se déverse le soleil est grande ouverte et les branches de l’eucalyptus bruissent au moindre souffle de vent chaud. C’est ce doux murmure des feuilles qui m’a réveillé quand Kristale a ouvert la fenêtre. Cela doit faire un moment qu’elle doit m’observer et guetter mon réveil.
Elle achève de tirer sur sa fine cigarette et dans un même geste en soufflant un nuage parfumé l’écrase dans un cendrier posé sur ses genoux.
— Alors… Combien de fois tu as joui ?
Cette fois, je perçois une colère sourde dans le ton de sa voix.
Il faut que je réponde.
Je baisse les yeux sur mon corps étalé sur le lit. J’offre à ses yeux un bien étrange spectacle. Vautrée sans pudeur, les jambes à demi écartées, les bras nonchalamment posés au-dessus de la tête. Comme si je voulais de par ma posture alanguie  lui montrer la réponse à sa question. Ma peau est maculée de sperme séché, mes seins et mes hanches marqués d’enlacements trop appuyées. Combien d’hommes m’ont étreinte dans leur fureur lubrique ?
Je parviens à lancer dans un râle de lassitude.
— Je… Je ne sais pas !
Kristale se lève d’un bond, projetant le cendrier et son contenu sur le sol.
Elle hurle presque.
— Pas assez apparemment !
Elle se jette sur moi et me saisit par le poignet gauche qu’elle tire violemment pour me forcer à me relever. Je n’ai pas la force de résister. Dans un déchirement de tous mes muscles je parviens à me lever à demi mais retombe lourdement sur les genoux, à côté du cendrier. Je crie ma douleur mais Kristale ne s’en soucie pas. Elle prend la direction de la porte me traînant à sa suite comme un sac de sable.
Dans un gémissement je parviens à me relever et la suis en trottinant, entrainée dans des escaliers que je ne me souviens plus avoir montés. Le froid du carrelage de la cuisine que nous traversons sans nous arrêter me fait presque du bien, me ragaillardie. Sans un mot Kristale ouvre une porte de service qui mène au sous-sol. Un autre escalier de pierre et nous déboulons  dans une sorte de cellier vide, lugubre, au sol de ciment où seul, au centre, trône une sorte de tabouret bas à quatre pieds de bois tourné et un sac de sport où je peux apercevoir des cordes de chanvre.
Sans faiblir Kristale me tord le poignet et m’oblige à me mettre à genoux sur le sol rugueux puis à califourchon  sur le tabouret tandis qu’elle s’emploie à m’y attacher aux quatre coins. Soulagée que cesse la cavalcade qui me vrillait les muscles, je me laisse faire. Mes poignets et mes genoux se trouve rapidement entravés, me crucifiant à plat ventre et à quatre pattes sur la sellette. Vérifiant la solidité de mes liens et l’impossibilité pour moi de ne faire aucun mouvement, Kristale semble se calmer.
Elle s’assoit posément en tailleur à même le sol de béton face à moi. Une petite badine de cuir qu’elle a du extraire du sac en même temps que les cordes qui me lient, posée au travers de ses cuisses.
— Alors maintenant dis-moi ! Tu as aimé faire ta petite salope avec ces hommes ?
Je ne réponds pas, je sens confusément que cela ne changera rien au châtiment qu’elle s’apprête à me faire subir.
Elle se saisit alors de mes cheveux poisseux et me les tire, me relevant la tète pour lui faire face.
— J’ai bien vu que tu as aimé !
Je soutiens son regard
— Oui Madame, j’ai aimé çà !
Bravache, j’ai bien conscience que cela n’avait pas été fait pour cela. Que dans son idée, je devais sortir brisée de cette épreuve.
Ses yeux se voilent de cruauté.
— Ah oui ? Et bien je crois que tu vas adorer ce que je te prépare alors. Parce que si tu as aimé être une chienne lubrique, tu vas être servie !
Elle se tourne alors vers la porte de métal laissé entrouverte et hurle à plein poumons.
— Maud, tu peux venir !
Il ne faut qu’un instant pour que la porte s’ouvre entièrement et que Maud entre, vêtue de noir comme à son habitude. Et comme a son habitude elle traîne derrière elle son molosse, aussi noir qu’elle. Kristale se saisit alors du collier du chien et l’amène face à moi presque à me lécher le visage.
— Je te présente ton prochain amant !

Je ne saisis pas immédiatement ce qu’elle veut dire, puis je commence à réaliser ce que ses mots impliquent. Consternée, je comprends qu’elle ne m’a pas fait descendre dans cette cave sinistre pour une simple leçon ! La mise en scène est faite pour m’humilier au plus profond de mon âme.
Un froid mortel me glace le ventre. Je veux hurler mais j’ai la respiration coupé par l’ignominie de ce que s’apprête à commettre Kristale. Je ne peux que lâcher un « Oh non ! » à peine audible, mais qui retenti comme un appel dans le silence de la cave.
Kristale éclate de rire.
— Oh mais que si ! Tu vas vraiment aimer ! C’est ce que tu peux rêver de mieux non ? Te faire saillir proprement comme la petite chienne que tu es !
Mortifiée, je ne peux que geindre de nouveau ma plainte d’un ton à peine plus fort.
Elle continue.
— Mais si ! Mais si ! Ta copine Stéphanie a adoré çà, elle !
Elle prend un ton condescendant pour continuer.
— Enfin !… Au début elle a aimé ! Après notre brave toutou a tendance à s’énerver, à griffer un peu et mordiller aussi… Faut dire qu’avec lui çà dure vraiment longtemps ! Plus longtemps qu’avec tes amis d’hier soir…
Sa voix se brouille, se fait lointaine, je ne veux pas en entendre plus. Une main froide se glisse entre mes cuisses et viennent en éprouver l’accès. C’est Maud qui, me contournant, introduit sans vergogne ses doigts dans mon intimité. Elle en constate l’humidité naturelle et en fait part à Kristale d’une voix amusée. Elle appuie un peu plus mon affliction en faisant remarquer que les hommes ont bien élargi le goulet mais que son dogue aura quand même un peu de mal à s’y frayer un passage.
Me secouant doucement par les cheveux Kristale abonde à ses remarques.
— Tu entends ? Il est très gros et très long aussi ! Tu n’en as jamais eu une comme çà entre les jambes !
Perdu dans les brumes opaques de l’horreur je ne peux que répéter.
— S’il vous plait… Pas çà !… Pas çà !
Maud tend ses doigts mouillés de mon odeur vers le museau du mastard. Il les lèche et commence visiblement à s’agiter.
L’effroi et l’imminence de l’humiliation me tétanise. Je voudrais de nouveau hurler, supplier, mais je n’y arrive pas. Au bord de la folie je peux qu’à peine murmurer, entrecoupé de hauts le cœur
— Pitié Madame… S’il vous plaît ne me faites pas çà ! Par pitié !
Désespérée je ne retiens pas de grosses larmes qui roulent sur mes joues
Tirant un peu plus fort sur mes cheveux me pliant le cou à le rompre et approchant son visage du mien à le toucher.
— S’il vous plaît ? Mais il me plaît justement ! Cela va me plaire de te réduire à un petit animal docile. Et çà me plais de finir par là où j’aurais du commencer. Te faire couvrir comme la chienne que tu es et que tu aimes être !
Elle a un hochement de menton vers Maud.
Tirant sur sa laisse Maud entraîne son dogue derrière moi. De nouveau ses doigts fouillent en moi, plusieurs fois. Je devine qu’elle est en train de faire laper à ma source son commensal. Mes yeux se révulsent d’horreur lorsqu’une langue immonde et brûlante m’explore l’entrecuisse vers mon ventre ouvert. A ce contact j’ai un sursaut de tout mon corps. Mais les liens sont si serrés que j’arrive à peine à bouger, seulement à m’égratigner les genoux sur le sol de béton brut.
 Kristale jette un coup d’œil derrière moi et se délecte visiblement du spectacle.
Elle me lance un clin d’œil.
— Cela s’annonce bien entre vous deux…
Elle ricane.
 — Bien ! Nous on va vous laisser dans l’intimité !
Maud, lâchant la laisse du molosse, se glisse au dehors sans un bruit. A peine lance-t-elle un dernier regard à son cerbère lubrique. Kristale se relève d’un bon et fait un pas en arrière. Elle sort dans le couloir,  s’empare de la poignée et la tirant à elle ne peut s’empêcher de lancer.
— Profite bien !
Les yeux exorbités par l’horreur je vois la porte se refermer. Une lèche immonde puis une autre, plus précise, juste sur ma fleur offerte à l’ignominie. Je sens le dogue qui cherche à monter sur mon dos. Il me griffe un mollet.
Retournant brusquement à la réalité de ma situation et dans un effort surhumain, je parviens à hurler enfin.
— Kristale !
                          — KRISTALE !
                                                              — Je vais vous  le dire !…

— Le mot de passe !…

                                      — JE VAIS TE LE DIRE !

Et je m’entends égrener les trois mots qui déverrouillent le lien qui m’attache à mon Maître,  en m’effondrant en sanglot.

A suivre : Chap.59. Mes Consolations