— Tu es sur ton blog ?
Je lève les yeux de l’écran et abaisse mes lunettes sur le nez pour la contempler.
Il est dix-sept heure et elle se ballade entièrement nue dans l’appartement. Mon amazone revient de son après-midi d’épuisement corporel à cavaler, sprinter, boxer, et tous moyens qui peuvent affûter ses muscles, satisfaire son besoin d’adrénaline et son culte du corps.
Elle torsade sur son épaule ses longs cheveux encore humides de la douche qu’elle vient de prendre. Sappho est une de ces personnes dont la présence envahie l’espace dés qu’elle pénètre dans un lieu, aussi vaste qu’il soit. Solidement campée sur ses pieds, les jambes légèrement écartées comme un lutteur qui attend le combat,  elle semble vous défier continuellement.
Habillée d’un simple kimono, je me suis recroquevillée dans un coin, moelleusement installée, le dos soutenue par de grands coussins, l’ordinateur portable posé sur mes genoux, dans un coin du sofa. Enfin, sofa ! C’est notre mot pour désigner les deux vastes lits accolés, encombrés de coussins de toutes formes et couleurs. Il y a longtemps déjà que nous avons décidé de bannir le convenu dans l’agencement du salon. Ici pas de quoi s’asseoir mais un vaste terrain de jeux qui sert aussi bien à déjeuner, à regarder la télé, à rêvasser et à travailler, à recevoir nos amis et nos invités aussi… à leur grand étonnement de se voir convier dans notre « lit ».
Tout autour de cette méridienne démesurée, des étagères en caisses de bois brut empilées qui servent de bibliothèque disparaissent sous des amoncellements de livres, de revues amoncelées au hasard et font, par ce désordre, réponse à l’ordre improbable des coussins. Le grand écran de télévision bien qu’imposant est lui-même phagocyté par les volumes de  papier qui ont depuis longtemps englouti les enceintes qui diffusent les Gymnopédies en sourdine.
Seule une petite rangée de livres aux couleurs fanées, la couverture défraîchie, comme si ils avaient été manipulés à outrance, est bien alignée sur une des étagères. Des carnets de notes numérotés, juste un titre griffonné au stylo « Les carnets d’Emilie », N°1, N°2,...
Au tiers de la pile, Il manque un carnet.
Le livret manquant est ouvert à côté de moi, soigneusement posé sur un coussin qui lui fait comme un lutrin.

Hyp1


Ma douce hétaïre s’agenouille sur le sofa et s’approche en rampant lascivement vers moi en repoussant les coussins qui gênent sa progression. Elle s’assoit à mon côté et cherche à lire par-dessus mon épaule.
Je baisse l’écran.
— Tu sais bien que je n’aime pas qu’on lise ce que je suis en train d’écrire !
Elle appuie sa tête sur mon épaule qui se mouille et me fait frissonner. Elle sent la savonnette. Pour tempérer ma réprimande, je me tourne vers elle et dépose un baiser sonore sur ses cheveux. Elle s’ébroue doucement et se colle un peu plus à moi comme le ferai un chat cherchant les caresses.
— Tu en es où ?
— A l’Assemblée de Fer ! Au tout début ! La première fois où j’y suis allée !
Elle se renfrogne, je connais sa jalousie à peine contenue pour celles et ceux que j’ai connu avant notre histoire.
— On ne se connaissait pas !
— Non… Pas encore !
Elle désigne du menton les carnets restés sur l’étagère.
— Et les autres ? Tes vacances torrides à Fort de France ? L’histoire de Béatrice ? Et celles avec les jumelles ?....
Je reste silencieuse.
Elle tend la main vers le carnet sur son coussin. Elle en tourne quelques pages
— C’est un vrai charabia, j’y comprends rien, comment tu fais pour t’y retrouver ?
Je souris et ne cherche pas à répondre.
Il est vrai que mes carnets ressemblent plus à des brouillons de scripts de films qu’à un roman. Une page ou deux par chapitre avec des annotations un peu dans tous les sens, parfois agrémenté des dessins de Marc. Des notes d’ambiances, de personnage, de dialogues clés,  jetées en vrac. En plus des abréviations convenues INT : intérieur EXT : extérieur N : nuit J : jour, lieu, l’heure, personnages… J’y décris rapidement les scènes que j’ai vécues ou auxquelles j’ai assistées. Je n’ai souvent pas beaucoup de temps pour noter toutes les péripéties qui me sont arrivées pourtant, il me suffit que je relise les notes griffonnées à la hâte pour que les moindres détails me reviennent en mémoire. Dans de bonne condition, comme cet après-midi, je me mets alors à écrire furieusement le chapitre de l’histoire en cours d’un seul trait, sans me relire, en pensant déjà au suivant. L’exercice me laissant souvent vidée de mon énergie.
— Et, tu nous raconteras toutes les deux?
— Oui certainement… Un jour !
Elle retrouve son entrain.
— D’autant plus que çà a été chaud nous deux, notre rencontre !
Et pour appuyer son discours, elle se redresse sur ses genoux de toute sa hauteur et écarte les jambes en glissant sa main entre ses cuisses.
Fanfaronne, elle continue sans quitter la pose, mimant de se masturber.
— Hum-mm ! Ça fera de superbes chapitres dans ton histoire de cul !
C’est à mon tour de me renfrogner.
Elle sait à quel point je déteste le langage outrancier. Je tente de contrer gauchement.
— Mais non ce n’est pas çà… C’est...
— … Du cul !
— … Autre chose !...
— … Du cul !
Outrée, j’ouvre grand la bouche pour protester cette fois avec véhémence.
Elle ne m’en laisse pas le temps.
— … Du cul, du cul, du cul, du cul !…
Et tout en continuant à égrener ses railleries, elle pivote sur ses genoux pour me présenter ses fesses qu’elle agite sous mon nez, au rythme de ses paroles.
— … Du cul, du cul, du cul !…
La discutions est vaine et l’occasion trop belle.
Je lève la main et la projette avec toute la puissance dont je suis capable vers les deux élégants hémisphères laiteux qui me narguent. Le claquement sonore témoigne de la violence du choc de ma main sur ses fesses. Sappho se cabre sous le coup et coupe court à ses pitreries par un  — Ouch ! — de douleur. Ma main aussi a accusé le choc. Je la replie vivement et vient en caresser mon épaule gauche pour en atténuer la brûlure de ma paume.
Sappho porte la main au niveau de l’impact sur lequel se dessine la marque de mes doigts.
— Aie ! Madame vous me faites mal !
Son ton moqueur se joue de mon exaspération.
Voyant ma mine déconfite elle se radoucie et reprend son sérieux
— Oh, excusez moi Madame… Comment je peux me faire pardonner ?
Elle n’attend pas de réponse.
Sa main droite se pose sur mon genoux et, repoussant l’ordinateur fermé qui bascule sur le coté, glisse sur ma cuisse, entrouvrant mon kimono.  Comme je ne proteste pas, sa main gauche dénoue la ceinture de soie et sa tête plonge entre mes jambes. Ses lèvres se posent sur la peau fine de l’intérieur de mes cuisses et y égrène un chapelet de baisers qui, un a un, pas à pas, s’approchent de  la fleur de mon ventre. Une douce chaleur m’envahie les joues.  A mon tour, je repousse l’ordinateur un peu plus loin  pour pouvoir écarter les jambes sans entrave. Je me fais glisser en arriere et me cambre en me laissant engloutir par les coussins qui nous retombent dessus.
J’ai toujours aimé les excuses de Sappho.