Chap.1. Fusion froide.
- Isa ?…
-…
- Isabelle… Tu dors ?
- Mmmh !
- Tu dors ?
J’entrouvre les yeux.
- Tu dors ?
Je sors la tête de sous les draps et des couvertures épaisses. Mon visage rencontre l’air frais et humide.
Je me retourne dans mon lit et scrute l’obscurité Une faible clarté éclaire la chambre. Du lit de fer qui me fait face un visage bleuté de lune, qui sort de sous des couvertures, est tendu vers moi.
Elle me sourit.
- Je peux venir avec toi… J’ai un peu froid !
Un peu ! C’est un euphémisme. Le grand bâtiment en pierre semble ouvert à tous les vents tellement il y a de courant d’air. Un semblant de chauffage cours dans des tuyaux de fonte le long des murs et essaye de nous prodiguer un peu de chaleur. Mais ici l’économie est de rigueur et les chambrées du dortoir ont juste de quoi ne pas geler.
Du givre scintille sur les carreaux. Et j’ai déjà le bout du nez qui se refroidi au contact de l’air.
Je recroqueville mes orteils à l’intérieur de ma nuisette.
Moi aussi j’ai froid.
- Oui… Tu viens ?
- Oui !
C’est à toute vitesse que Virginie bondit de dessous ses draps. Et, avec des petits pas de souris, toute recroquevillée sur elle-même, elle traverse le court espace entre nos deux lits.
- Brr… P’tain çà caille…
Lance-t-elle à voix basse tout en sautant à pied joint dans mon lit. J’ai juste le temps d’entrouvrir les draps et me mettre de côté pour lui laisser de la place.
Les couvertures se rabattent par dessus nos têtes, mais pas assez rapidement pour empêcher une bouffé glaciale de se glisser entre nous. Virginie frissonne comme si elle venait de traverser un champ de neige en chemise de nuit. Elle lance sur le ton de la plaisanterie d’une voix chevrotante.
- P’tain il pourrait chauffer un peu plus les curés… quel bande de rachos… nos parents paye assez cher…non ?
Le collège est certes réputé pour ses enseignements mais on parle rarement de son accueil. Il faut dire aussi qu’il fait particulièrement froid en ce moment, nous sommes à quelques jour des vacances de Noël. Le magnifique bâtiment de pierre à la Mansard qui abrite les dortoirs n’a pas vocation à retenir la chaleur. Loin de là !
Nous rions en cœur de sa remarque tout en nous blottissant l’une contre l’autre.
Le souffle chaud de Virginie court sur mon cou. Nos pieds s’emmêlent pour partager leurs chaleurs. J’ai un moment d’hésitation mais un peu gauche je finis par poser ma main sur le flanc de Virginie. Son nez me frôle la joue. Il est gelé.
Je souffle
- T’as le nez froid !
Elle rit nerveusement et éloigne un peu son visage. Comme deux chattes qui cherchent leur place dans un panier trop petit, nous bougeons en tous sens jusqu'à ce que nous nous trouvions enfin confortable dans les bras l’une de l’autre.
Les couvertures au-dessus de nos têtes commencent à jouer leurs rôles et nos souffles mêlés réchauffent l’air rapidement. Un soupir de Virginie, et le silence se fait.
J’observe la lumière froide de la lune à travers les orifices laissés libres qui nous permettent de respirer. J’attends que le sommeil me gagne de nouveau.
- Isa ?
- Oui ?
- Isa… Je… Je suis bien avec toi !
J’ai un large sourire.
- Moi aussi, Virginie, je suis bien avec toi !
Je la sers un peu plus fort pour appuyer ma réponse. Une gouttelette mouillée se pose sur mon menton. Surprise j’écarquille les yeux pour tenter de percer la pénombre et instinctivement ma main se porte sur sa joue.
- Tu pleures ?… Qu’est ce qui ne va pas ?
Virginie enfouie sa tête dans l’oreiller et sa voix est étouffée.
- Non, non, … çà va… C’est ces vacances ! …
Je ne comprends pas trop. Des vacances c’est plutôt une bonne nouvelle ! Elle continue.
- Je ne passe pas Noël avec mes parents… Dès fois j’ai l’impression qu’ils veulent se débarrasser de moi…
Je déglutis, je comprends son mal être et tente de la rassurer.
- Mais non, tu sais moi aussi mes parents font un boulot de ouf. Mon père n’est pas là non plus pour Noël… il est au Pendjab t’imagine tous çà pour des chevaux…De toute façon il est jamais là… Toujours à courir.
- Oui, mais tu as ta mère et ta sœur… moi j’ai l’impression qu’ils ne m’aiment pas. Qu’ils m’ont collée au pensionnat pour se débarrasser ! …
Je ne sais que dire et reste silencieuse. Un long moment se passe.
De l’oreiller Virginie reprend timidement.
- Et… Toi… Toi, tu m’aimes ?
Je souris de nouveau et la serre amicalement pour la consoler.
- Mais oui… Je t’aime !
Elle sort la tête de l’oreiller ses bras se mettent autour de mon cou.
- Moi aussi, je t’aime, très fort.
Elle va pour poser sa tête sur mon épaule. Ses lèvres viennent effleurer ma bouche. Un simple frôlement, léger comme l’aile d’un papillon. Un effleurement, puis un deuxième, plus précis, et un autre encore. Sa bouche hésitante finit par se poser sur la mienne. Un instant j’ai cru à une simple maladresse due à notre promiscuité. Mais le chapelet de baisers qui se posent sur mes lèvres et se précisent ne me laisse plus de doute.
Enhardit par mon manque de réaction Virginie se plaque maladroitement sur ma bouche et sa langue tente de s’insinuer entre mes lèvres. Timidement d’abord, puis avec la volonté pressante de pousser plus loin l’effraction. Je n’arrive pas a réagir, mon cœur s’emballe tandis qu’une bouffée de chaleur me monte au visage et que mes tympans se mettent à bourdonner. Une léthargie gagne tous mes membres. Ma torpeur ne se dissipe pas lorsque Virginie maintenant libérée et comprenant mon manque de réaction comme un assentiment, s’empare de ma nuque et m’enlace vigoureusement tout en m’enfonçant profondément sa langue dans la bouche que je n’ai pu m’empêcher d’entrouvrir.
Que se passe-t-il à ce moment là ? La nuit devient brutalement lumineuse une vague de joie intense me parcourt de la tête aux pieds à peine tempérée par un sentiment diffus d’interdit. Mon dieu comme je suis bien ! J’ai l’impression que tout l’amour du monde me crucifix dans les bras de Virginie. Sa langue s’agite en tout sens dans ma bouche. Comme ce baiser est doux et brûlant ! Il contient toute la tendresse du monde et me chavire littéralement. Comme dans un rêve, d’ailleurs je dois certainement rêver ! Je tente d’y répondre maladroitement. C’est la première fois que j’embrasse. Et quel baiser ! Bien sur, je sais comment faire mais passer à la pratique dans de telles conditions me désarçonne et me fait perdre mes moyens. Je n’ai plus qu’une chose a faire, me laisser guider. Et Virginie ne s’en prive pas. Elle semble prise de folie amoureuse. Elle gémit en m’embrassant et respire fort par le nez, essoufflée de bonheur. J’ai l’impression quelle veut m’absorber entièrement. Son corps se colle contre le mien comme si elle cherchait à se fondre en moi. La fureur de ce premier baiser est tel que j’en suis submergée, étouffée. Cela atteint son paroxysme lorsque enfin l’étreinte de Virginie se relâche. Sa bouche me quitte. Elle s’abat sur mon épaule se nichant contre mon cou. Elle halète bruyamment et son souffle chaud coule le long de ma poitrine s’infiltrant sous la fine nuisette de coton enveloppant ma poitrine d’une chaleur troublante. Virginie tressaille de tout son corps murmurant comme une prière pour elle-même :
- Je t’aime,... Je t’aime,… Oh ! Comme je t’aime !

