Chap. 74. Les devises du pouvoir.
J’ouvre brusquement les yeux. A cette évocation une honte irrépressible me fait jeter un œil angoissé à Béatrice. Mais elle ne peut lire mes pensées…Heureusement !
La conversation s’est calmée. Ma sœur s’est installée confortablement sur le divan et semble plongée dans une profonde méditation, mais je sais qu’elle est en train de cogiter sur mon étrange relation. Une chaleur intense et vibrante monte de mon ventre. Pour essayer de contenir le plaisir naissant, je replis une jambe sur ma poitrine et y pose ma tête, rêveuse.
A travers le filtre de mes paupières à demi fermées, je revois mon départ.
Marc m’attend prés de la voiture. Mon sac est dans le coffre. Une boule de coton me seche la gorge, je suis au bord des larmes. Il me faut partir. Je me suis habillée très légèrement, des mocassins, un jean, un chemisier blanc et mon collier de cuir noir celui que porte Béatrice en ce moment. Pas de sous-vêtements. Mon Maître s’approche et dépose un baiser sur mon front
- J’ai quelque chose pour toi… De la part de Kristale !
Il me tend une large enveloppe de papier kraft. Je m’en saisis. Elle n’est pas scellée et je l’entrouvre. Une liasse de billets multicolores se déploie. Il y en a bien pour 5000 euros. Je lève les yeux vers Marc et fais une petite moue d’incompréhension.
Il a un large sourire, ce sourire que je lui connais lorsqu’il s’apprête à faire un bon mot ou une plaisanterie. Je fronce les sourcils.
- C’est pour ta prestation au pavillon de chasse… Chaque homme a contribué !
Il croise les bras et attend ma réaction.
J’ai l’impression que le sol s’ouvre sous mes pieds. Lentement, l’idée que je cherche à repousser de toutes mes forces se fraye un chemin dans mon esprit. Mes bras retombent le long de mon corps les doigts crispés sur l’enveloppe.
Vendue… Ils m’ont vendue !
Mon estomac se contracte à me faire mal. La respiration bloquée je cherche à articuler quelques mots pour ne pas basculer dans la folie.
Vous…vous ! Elle…m’a… !
Marc m’arrête d’un geste
- Attention a ce que tu vas dire… Cela fait parti de l’épreuve à laquelle tu as été soumise et cela continue en ce moment même… Sauf que cette fois je suis là !
Mes oreilles bourdonnent sous le coup de l’émotion
- Tu comprends ce que je viens de dire Isabelle ?
- Je... Je, Oui, Monsieur !
En fait, non ! Une tempête d’interrogation se déclenche sous mon crâne et je m’efforce d’y voir un peu plus clair.
Cela ne peut pas être aussi simple que cela ! S’ils m’ont vendue sans que je le sache c’est pour parfaire mon humiliation, très certainement. Encore un plan à l’intérieur du plan ! Sans le savoir, j’étais avilie de plusieurs façons.
Mais il doit y avoir autre chose ?
Marc voit bien mon air abattu et devine les pensées qui tournent sous mon front soucieux, mais il attend en croisant les bras.
J’ai le vertige. Mes lèvres se pincent et mes yeux roulent à l’intérieur de leurs orbites, comme une élève qui montre à son professeur qu’elle est en train de réfléchir.
Et en y réfléchissant bien l’acte est révoltant, bien sûr, et je devrais hurler, jeter l’enveloppe au visage de Marc et partir sans demander mon reste. Pourtant ce qu’ils ont fait est bien dans la logique des choses, de mon dressage. C’est une épreuve ignoble mais il y a une leçon magistrale là dedans et je ne peux l’ignorer.
Marc incline la tête de coté
- Alors Mademoiselle, vous avez compris ?
Le retour au vouvoiement appuie la gravité du moment.
- Oui, Monsieur !… J’ai compris !
Je baisse la tête, met les mains dans le dos avec l’enveloppe et écarte les jambes.
- J’ai compris que je vous appartiens totalement et que vous pouvez faire de moi ce que bon vous semble. Que je n’ai pas à juger vos actions ou vos désirs ! Et quoique vous décidiez ou désirez faire de moi, je vous en serais reconnaissante et m’y plierais sans protester… Parce que je l’ai voulu... j’ai voulu ce dressage et…
Marc m’interrompt d’un geste.
- A ce propos, tu n’auras plus à mettre ton collier à grelot. Tu n’es vraiment plus une novice… Mais tu as encore beaucoup à apprendre et ton dressage continu… Bien entendu, si tu le désires ?
Marc attend une réponse et je sens bien que de ma décision va marquer mon destin de façon irrémédiable.
- Je… Oui, Monsieur, je le veux…S’il vous plaît !
Marc me saisit le menton et me lève le visage vers lui. Il a un petit sourire de commisération.
- Et le chemin est long avant d’atteindre celui de Kajira…
Une fraction de seconde mes pensées s’envolent vers la belle italienne.
- Pour l’instant, tu ne viens que de franchir une étape, tu n’es encore qu’une petite chienne obéissante. N’est ce pas ?
Je frémis sous l’insulte Marcs sait bien que je n’aime pas qu’il m’appelle ainsi et pourtant.
- Oui… Oui, Monsieur !
- Oui… quoi ?
- Oui je suis v… votre… petite chienne !
Le sourire de Mon Maître s’élargit.
- Tu vois, tu as tout compris… Et je dois te dire que je suis particulièrement fier de dresser une petite chienne comme toi.
Il me lâche le menton et consulte sa montre rapidement.
- Il te faut partir maintenant.
Il ne dira plus un mot. Inutile de prolonger l’instant de la séparation.
Penaude je m’installe au volant dépose l’enveloppe maudite sur le siège passager et, les larmes aux yeux, lance le moteur.
J’entrouvre les paupieres. Cette fois, Béatrice semble endormie sur le sofa. Instinctivement je porte la main à mon cou. Il est nu. Pas de collier ! Je contemple ma sœur et son cou serti de cuir. Je résiste à l’envie de me lever et chercher dans ma chambre le collier à grelot. Non ! Pas celui-là ! Celui que je devrai porter dorénavant pour rendre hommage à Mon Maître, je l’ai offert à ma sœur. Je perçois tout à coup le sacrilège que cela représente. Je fais une grimace, cligne des yeux et pensive contemple le paysage verdoyant qui nous entoure. Une bourrasque de vent soudaine balaye le patio et fait trembler les haies. Je frissonne, ma peau se hérisse sous la fraîcheur et je me recroqueville un peu plus en prenant mes jambes dans mes bras. Je pose mon menton sur les genoux. Au loin, vers le sud, un grondement sourd annonce l’arrivée d’un front d’orage. L’été se termine. La saison d’airain va bientôt laisser place aux cuivres de l’automne et aux argents de l’hiver.
FIN de la Saison d’Airain.

